©Kiriko Nananan

mercredi 14 juillet 2010

M.




I

M. au ciel noir entre les cils
M. aux omoplates de plein champ
et aux saisons carnassières
M. de tourbe et bruyère belliqueuses
le canon le fusil des jours rennais
M. de pain de bure et de bière musqués
M. le suc et le germe
la pulpe punk toujours refusée
M. palomino et galop sur les crêtes
M. saveur amère de hêtraie
récolte l’odeur de l’averse sur les terres interdites
M. de sillon et d’araire
et de pluies serpentines
M. semé planté germé
M. debout



II

Il y avait
amis de mes nuits de cire
Mynyddawg Mwynfawr et Yscolan

Il y avait
la grise solitude d’Helez
pleurant dans la grande salle désertée
la mort de son frère Kenzelan
et la plainte de Llywarch Hen,
risée de la vieillesse taquine,
sur l’immense gâchis des jeunes cuisses de Gwen
pleines de feu et sauvages au combat

Des rêves de plantes et de grand vent
dans l’ombre des barricades



Pour moi
les Heures
au cadran

les Heures

me consumant dans ta proximité insolente
avant l’impardonnable cloche
fin de l’enchantement



III

Chasseur
chancre sur mon arbre grand
tes chiens de ferme me mordent les mollets

Entre les pierres dressées
tu tues ma louve dans la nuit de l’esprit

Tu me rampes tu me grouilles tu m’infestes
mais tu ne m’oublies pas :
je n’existe pas
mais j’erre dans les sargasses assassines

Ton empreinte
entaille dans les illusions moelleuses
les petits rêves enfeuillés de parme
endeuillés d’eau salée

Ton empreinte
tes longues jambes vagabondes
et ce dont rêvent les étalons

Doux naseaux de sauvagine
dans la tanière bien protégée
abri du regard limpide
soigneusement étiquetée :
« Entrée réservée aux initiés »



Photo : Culture élémentaire Verdun, http://www.cultureelementaire.org/node/88

mardi 13 juillet 2010

Kenan Kongar (1913-1992) - Liorzhoù

Liorzhoù, gant frondoù damdeuzet ar bleunioù
E sarac'h an delioù, hirvoudoù ankenius.

Liorzhoù, entanet gant gourgomz ar gwenan,
Skrilhadeg ar c'hwiled e gwasked ar menez.

Liorzhoù a ro d'an eneoù ar peoc'h er garantez
Pa nijell mouskomzoù an anken er girzhier.

Liorzhoù ! ur mousc'hoarzh o plavañ en avel,
Kevrinoù a skin o huñvreoù karantez.

Liorzhoù a rannas kalonoù ar mammoù
Ouzh sklaerder terzhiennus pardaezioù tremenet.


Kenan Kongar, Barzhonegoù, Al Liamm 1982.

dimanche 20 juin 2010

Averses ambiguës




J’aurais aimé dire
l’âme maternante des lilas
et les mystérieux rosiers sucrés
ce printemps

Mais

Il est passé
comme une averse
sur le Yeun Elez qu’il aime

comme ces oiseaux sans pattes
qui jamais ne touchent terre

comme la poudre d’or du couchant
sur les falaises de ses ancêtres
les baies les brisants les courants
et les saisons impudiques

Il hante les landes violettes
ne saurait se résigner
à la douceur domestique
du poney de manège

Il n’entend pas
se tendre les dendrites
et les vaisseaux de pierre

Il n’entend pas
mes paupières hurlant
dans les univers pulvérisés
par sa beauté immense

illimitée



Par-delà les tours de pluie
j’aurais aimé

un poème
à la place d’une épée




Photo 1 : Yann Renoult, série "Yeun Elez", source Flickr : http://www.flickr.com/photos/jazzinwb/
Photo 2 : Yann Renoult, idem
Merci à l'auteur de m'avoir permis de les publier ici

samedi 19 juin 2010

Pierre Reverdy (1889 - 1960) - Dans le monde étranger

Je ne peux plus regarder ton visage
Où te caches-tu
La maison s’est évanouie parmi les nuages
Et tu as quitté la dernière fenêtre
Où tu m’apparaissais
Reviens que vais-je devenir
Tu me laisses seul et j’ai peur

Rappelle-toi le temps où nous allions ensemble
Nous marchions dans les rues entre les maisons
Et sur la route au milieu des buissons
Parfois le vent nous rendait muets
Parfois la pluie nous aveuglait
Tu chantais au soleil
Et la neige me rendait gai

Je suis seul je frotte mes paupières
Et j’ai presque envie de pleurer
Il faut marcher vers cette lumière dans l’ombre
C’est toute une histoire à raconter
La vie si simple et droite sans tous les petits à côtés
Vers la froide lumière que l’on atteindra malgré tout
Ne te presse pas
Qui est-ce qui souffle
Quand je serai arrivé qui est-ce qui soufflera
Mais seul je n’ose plus avancer

Alors je me mis à dormir
Peut-être pour l’éternité
Sur le lit où l’on m’a couché
Sans plus rien savoir de la vie
J’ai oublié tous mes amis
Mes parents et quelques maîtresses
J’ai dormi l’hiver et l’été
Et mon sommeil fut sans paresse

Mais pour toi qui m’as rappelé
Il va falloir que je me lève
Allons les beaux jours sont passés
Les longues nuits qui sont si brèves
Quand on s’endort entrelacés

Je me réveille au son lugubre et sourd
D’une voix qui n’est pas humaine
Il faut marcher et je te traîne
Au son lugubre du tambour
Tout le monde rit de ma peine
Il faut marcher encore un jour

A la tâche jamais finie
Que le bourreau vienne et t’attelle
Ce soir les beaux jours sont finis
Une voix maussade t’appelle
Pour toi la terre est refroidie

De loin je revois ton visage
Mais je ne l’ai pas retrouvé
Disparaissant à mon passage
De la fenêtre refermée

Nous ne marcherons plus ensemble


Pierre Reverdy, Plupart du temps, Flammarion, in Jacques Roubaud, 128 poèmes composés en langue française, Gallimard, 1995, p. 38-40.

jeudi 17 juin 2010

Kaamos (nuit polaire)



Neige sur terre noire
ou soleil de minuit
sous l’horizon vacillant

Violoncelle feulant
s’insinue
suinte l’hostilité
puis cingle incandescent
vers les cimes sublimes


Grands guerriers de son
dans les univers aveugles
les sorciers aux serpents
distillent leur venin

onde de pierre
sur coque de drakkar
et pain brun d’écorce

âtre crépitant dans la longue maison
remplie de poutres et d’ombres


Feu des terres glacées
les loups-garous musiciens
hurlent à la lune
dans les forêts bleues

éclatent en volutes de lave
vivante colonne vipérine

A la place des épées
une saga inachevée
dans la longue nuit polaire




Photo : "Spruce Forest Under Northern Lights", Arctic National Wildlife Refuge, source www.alaska-in-pictures.com

samedi 12 juin 2010

Tes étoiles

Dans les grandes peines
Pourquoi tes larmes
mon centaure
dans les landes de peine

Tu entres sur la pointe des pieds
et déclenches des cyclones

Fils du soleil et des univers
ta beauté d’éclairs
tes idées immenses
en diamants coupants
et le tour du monde
dans tes yeux d’au-delà

Voir en eux
la promesse d’étoiles
et moi
plus bas
que moi

Bel enfant
tu t’effaces
dans le froissement
de tes constellations

La petite mort rampante
me lèche les talons
me donne une claque dans le dos la vieille amie

La belle
la grande
impossibilité

Blog au ralenti

Je n'ai pas beaucoup posté ces derniers temps car la période s'y prêtait mal, mais aussi parce que mes projets en cours ne sont pas publiables sous forme de courts textes.
Je suis en train de travailler sur une suite de textes de plusieurs pages, à lire d'une traite comme s'il s'agissait d'un long poème. C'est en gestation... A suivre donc !

samedi 29 mai 2010

Promontoire




Il est un lieu de brumes
dans les montagnes bleues
Promontoire de pierre
noyé d’humides nuées

où le roc et le ciel
cinglés de brouillards lacérés
s’épousent en un silencieux sacrifice

où le jeune guerrier
laisse glisser sa vie
sur la roche mouillée
et la vierge se voue
au vent des vertiges

Là-bas
les falaises serties de pluie
s’ombrent de soupirs

Sous les sapins suintants
la pierre blessée
saigne
de souvenirs scarifiés

Le long deuil du peuple
égorgé

vendredi 28 mai 2010

Philippe de Boissy - Nous n'avons plus...

Nous n'avons plus
parfois
en tête
que le silence
d'un chant
que l'on chante
parce qu'un autre
le tait


Extrait de Petite suite des choses, éd. du Jasmin, 2009.

dimanche 9 mai 2010

Dans le monde gris



« Nous avons besoin d’un spectre »
dit la conférencière
Un petit spectre moelleux !
Que ferait-il
dans vos froids amphis figés ?
Dans le monde gris
des tables grises
des paroles grises
la longue fuite des cerveaux stériles

Un violent vent de landes
entre hirsute avec lui
vent de granit et crinière délavée
arrachant portes fenêtres et un cri

Et mon sang révolté se cabre
fait trois fois tout le tour
de mon corps en défaite
rue encore puis
se remet à peu près en place

Mes jambes font un pas
vers son mystère de futaie
mes lèvres articulent un mot
             nain
             piteux
             atrophié
qui se cambre et se tend implorant
vers le vénéneux cavalier

Je déborde de moi
et tout se répand
sur le centaure goût sureau manganèse
l’homme-animal des landes pétrifiées




Photo "Dartmoor light", source : http://www.photographyblog.com/forums/index.php?showtopic=1800