Quand le merle sifflait dans l'herbe et que le vent
Rongeait d'éternité les pierres de nos gros murs,
C'était pour nous la fête et tout s'accomplissait.
Nous connaissions le temps,
Pour avoir attendu avec l'eau sous la terre
Et nous savions
Le façonner autour de nous comme le temple
Et qu'il résonne de notre cri.
Plus tard le cours des jours et la terrible absence
Et te porter encore,
Pesant de tout le poids
Des lieux vacants de toi.
Te porter plaie brûlante ouverte sur la ville
Et craindre.
Mais maintenant le temps
S'incurve autour de nous
Et toi présente.
Les vagues de la joie, le chant
Comme des pierres délivrées,
Le sourire
Ou plutôt l'obole des visages,
Et l'aventure
De tant s'aimer.
Toute fête a ses cris et nous avions les nôtres.
Puisqu'ils pouvaient enfin
Avoir passage dans la gorge
Et trouver l'air, emplir
Un coin de chambre, un pli de drap,
Ce n'était pas pour dire ou appeler,
C'était nos corps pressés d'aller plus loin encore,
D'arriver quelque part où plus rien ne se crie.
Mais non ! la terre... la terre où tout se joue,
La terre chargée de nous.
Dehors le merle et sa chanson
Sont avec nous.
L'effort des céréales et l'eau des frondaisons,
L'offre impudique des chemins
Et tant de bois.
Guillevic, Terraqué, Gallimard, 1945.
©Kiriko Nananan
samedi 23 août 2014
jeudi 21 août 2014
Orage magnétique
Orage magnétique
une foudre
entre ses bras ouverts
Ce février
mois des tempêtes
il a hérissé d'épieux ses remparts
*
Les deux lacs de montagne
descendent vers l'abîme
vert d'eau des pierres dans les torrents
Gravir le jais des crêtes
à l'assaut des horizons clairs
Un murmure au fond des lacs
odeur des forêts indécises
faim de pain dans la maison de pierre
Le miel caché dans nos gorges
infirmes des mots trop gardés
Rires noirs brillants
qui gémissent les jungles brûlées
Yeux soleil et criques de colza
porte ouverte soupire sur les mets partagés
Yeux rires des marées miroitantes
les journées vertes et turquoise de vertiges aquatiques
Mes larmes pâquerettes
bues sous les cerisiers
*
J'aime les longues enjambées du monde
les bouffées d'un air si libre que mes invasions se flétrissent
de n'oser respirer aussi haut
Arpenter
arpenter
et le monde n'est pas assez riche
de longues traînées de ciel
pas assez vaste de galets
de forêts
Dévore la route
ta faim
tes rêves qui grignotent les frontières
l'empreinte de ton odeur
sur les meubles qui se taisent
La porte de la cave grince
Elle remonte
elle remonte
elle remonte des tréfonds
et dans la nuit tu hurles
et craches des comètes
et me laisses sur le bord des océans
tas d'os par tes mains amassé
Il y a des ténèbres
mon humanité rampante grouillante
mendiant des morsures
cris tombent seuls dans le puits
O viscères
petit feu sous la cendre
rouge dragon gronde
aux spirales bouillonnantes des élancements
vivisection éveillée
hauts fourneaux des tempêtes
*
Terre des brumes
l'endroit que l'oeil ne voit pas
les glaces craquent et fracassent les os
Reclus usés recrachés par le monde
la procession des limbes :
froids fantômes orphelins
coeurs de chiffon greffés par des amants trop fiers
Il y a un garçon qui s'élance
à l'assaut des fièvres assassines
Je ne veux pas aller là-bas
mais mordre le monde à la nuque
Feu sang et rêves avant la nouvelle Ys
ce corps
veut aller rencontrer l'autre corps
Je veux tenir la gueule des loups dans mes deux poings serrés
avant qu'ils ne me dévorent
*
Main fantôme
cherche ma main et la serre
serre ma gorge le chant péri
la fenêtre ne voit plus le soleil
Feuilles fauves sur le parc
tu es dans les branches
et les flaques frissonnent
Ce février
une tempête puis une autre
plus que mes doigts de noyée ne peuvent en compter.
jeudi 8 mai 2014
La Lieue de Grève
Il délie les planètes
sur la falaise volubile
et marche dans mon âme
Volutes de ses boucles au grand jour
Il grave les pierres roule les rocs
Lieue de Grève renversée
Le ciel est en bas
sous nos pas
Le Roi préfère au trône
les fleurs de son jardin
Il y aura
de pâles portraits d'ancêtres
des silences au goût de granit
Le Roi mort dans sa pourpre
a embrassé le Prince
nuage entre les mains
Toute l'eau des ruisseaux
sous ses paupières de feuillage
Toute l'eau des moulins
odeur de rivière onde vive
avril violette la vallée
J'aime aux quatre saisons du fleuve léger
le grain de blé et la loutre sur ton dos
royauté d'herbes et de brindilles
Une casserole qui chantonne
trop de soleil dans tes yeux d'eau
Face au Fou
un pas plus loin que ton fantôme
je sombre
frère de terre et de cendre
jumeau d'un autre ventre.
Photo : Moulin du Losser, vallée du Léguer. Source : Objectif Image Trégor
dimanche 17 mars 2013
Anne Michaels - Three Weeks
Three weeks longing, water burning
stone. Three weeks leopard blood
pacing under the loud insomnia of stars.
Three weeks voltaic. Weeks of winter
afternoons, darkness half descended.
Howling at distance, ocean
pulling between us, bending time.
Three weeks finding you in me in new places,
luminescent as a tetra in depths,
its neon trail.
Three weeks shipwrecked on this mad island;
twisting aurora of perfumes. Every boundary of body
electrified, every thought hunted down
by memory of touch. Three weeks of open eyes
when you call, your first question,
Did I wake you...
stone. Three weeks leopard blood
pacing under the loud insomnia of stars.
Three weeks voltaic. Weeks of winter
afternoons, darkness half descended.
Howling at distance, ocean
pulling between us, bending time.
Three weeks finding you in me in new places,
luminescent as a tetra in depths,
its neon trail.
Three weeks shipwrecked on this mad island;
twisting aurora of perfumes. Every boundary of body
electrified, every thought hunted down
by memory of touch. Three weeks of open eyes
when you call, your first question,
Did I wake you...
samedi 23 juin 2012
Kenan Kongar - Gouleier kêr
A-hed an noz klouar
'm eus gortozet hir amzer
ha klevet va c'halon o vorzholiañ em bruched, garo.
Dreist an draonienn 'm eus gwelet
o skediñ, e kelc'hioù latar,
gouleier ar gêr vras ;
ouzh sioulded an noz e tiwallent an dud,
hag ar vuhez a verve en o sked,
'vel ma verve va spered.
Ne gleven o reuz
nemet em c'halon
a-dreuz al latar
tano.
Hogen ennon e teve,
en-dro din e troe
ar buhezioù didrouz.
Ha me oa va-unan war al lanneg,
va-unan 'hed an noz o c'hortoz
ur ger.
Kenan Kongar, Barzhonegoù, Al Liamm 1982.
'm eus gortozet hir amzer
ha klevet va c'halon o vorzholiañ em bruched, garo.
Dreist an draonienn 'm eus gwelet
o skediñ, e kelc'hioù latar,
gouleier ar gêr vras ;
ouzh sioulded an noz e tiwallent an dud,
hag ar vuhez a verve en o sked,
'vel ma verve va spered.
Ne gleven o reuz
nemet em c'halon
a-dreuz al latar
tano.
Hogen ennon e teve,
en-dro din e troe
ar buhezioù didrouz.
Ha me oa va-unan war al lanneg,
va-unan 'hed an noz o c'hortoz
ur ger.
Kenan Kongar, Barzhonegoù, Al Liamm 1982.
lundi 11 juin 2012
Leurs mains
Regards aux âmes
mains-murmures
la fenêtre vide s'incline
les yeux transparents à brûler le papier
de l'une à l'autre face crevassée
une mante ou plutôt
couverture rude des champs durs et des terres érodées
L'Indien au fouet
une vie poussière et récoltes
une vie puits de cailloux
et étoiles sans pluie
Peuple des chèvres et gamelles sous les oliviers
mains grandes de figues et de lait
Ces pieds qui prendront les routes jusqu'à d'autres crassiers
écartelant les âges
et les fils d'espèce à espèce
Femmes en noir aux pieds de terre
mains chamanes des mères
modèlent des êtres de chiffons y insufflent la vie
les envoient vers un autre futur
Larmes-galets trop grandes
dans leurs yeux d'obscur.
mains-murmures
la fenêtre vide s'incline
les yeux transparents à brûler le papier
de l'une à l'autre face crevassée
une mante ou plutôt
couverture rude des champs durs et des terres érodées
L'Indien au fouet
une vie poussière et récoltes
une vie puits de cailloux
et étoiles sans pluie
Peuple des chèvres et gamelles sous les oliviers
mains grandes de figues et de lait
Ces pieds qui prendront les routes jusqu'à d'autres crassiers
écartelant les âges
et les fils d'espèce à espèce
Femmes en noir aux pieds de terre
mains chamanes des mères
modèlent des êtres de chiffons y insufflent la vie
les envoient vers un autre futur
Larmes-galets trop grandes
dans leurs yeux d'obscur.
dimanche 10 juin 2012
Les sept tours de pluie
Lacérations du ciel
à la saison des pluies caresses
la main à la joue
le souffle buissonnier
lovés au creux d'un jardin flottant floconneux
L'homme sa douceur atlantique
poudreux nuage-lèvres
nuque de fougère lunaison
bouche bière et miel de bruyère
l'homme racine
l'homme vent
Les arcs-en-ciel pleurent leurs couleurs
sur les avenues pluvieuses
régurgitent des peurs sous la falaise morte
recrachent les chuchotis d'abysses
chal dichal chant des grands anciens dans les cités englouties
à répondre aux baleines à renverser Paris
Je te donne forme à nouveau
homme-sirène des sept tours de pluie
A nouveau
cliquetis de sabots diamants noirs
sur une route de montagne
A nouveau
tes cheveux et leur vif chant de nuit
Parler la langue des galets
bleu des lointains indicible
parler ta langue de ciel
ta langue de foin et de fontaine
ta langue de cendre et de sureau
rameaux craquant à la flambée
ta langue de goémon doré
Manger tes mots
tes mots de terre et de flammèches
de feu follet sur landes perchées
tes mots marais
peuple invisible des tombeaux
tes mots peau nue dans les ruisseaux
ta langue écume chemins de brume.
Je dois la "saison des pluies caresse" à François Place et à ses merveilleux univers imaginaires, à découvrir notamment en se plongeant dans son inoubliable Atlas des Géographes d'Orbae (ci-dessous). J'encourage tout le monde à aller puiser la matière du rêve à cette source intarissable de visions puissantes (sous lesquelles on sent une grande érudition). Plus d'informations sur François Place ici.
lundi 30 janvier 2012
Les voix sous les eaux
A l'aube balbutiante des tempêtes
rugueuse pointe rocheuse avancée dans la mer
eau mercure et mica et mystère
Dans les profondeurs froides
une forme
âme de raie manta dans les eaux noires de menthe
Sous ciel d'ouragan retenant son souffle
glissement de silence immobile :
baleine vaste vaisseau des siècles
aux mouvants yeux d'ancêtre
ourlés de houle calme et naufrages
émerge effleure et sonde
- retour au trou du temps
aux mouvants yeux d'ancêtre
ourlés de houle calme et naufrages
émerge effleure et sonde
- retour au trou du temps
Masses marines en révolution
la roche surprise se soulève
Salut, serpentinite et jade maori
murmures de murènes
mues occultes des tikis sous les pluies pacifiques
En bas
errant sous les eaux
les âmes des ancêtres
à manger la lune et les rêves des mérous
Hier
signe baleine et lunule
pythie des abysses intersigne
de runes entrelacs laminaires
Demain
appel des conques résonnantes
vers peaux miellées tatouées
Bercée percée amorcée
levée enlevée soulevée
portée emportée transportée
réveillée.
Photo du haut : © Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa / musée du quai Branly
Hei tiki (pendentif anthropomorphe) en pounamu.
Hei tiki (pendentif anthropomorphe) en pounamu.
dimanche 29 janvier 2012
Ólöf Pétursdóttir - Nursery Rhyme
cats and locks and stars and frocks
candles and countless kisses
and doors and keys and bumps in the night,
butterflies, berries and all things bright,
gold and green dragons' fiery hisses:
all this and more I'll bestow upon you,
my dark-eyed one, as feathery flocks
beat eager wings anew.
candles and countless kisses
and doors and keys and bumps in the night,
butterflies, berries and all things bright,
gold and green dragons' fiery hisses:
all this and more I'll bestow upon you,
my dark-eyed one, as feathery flocks
beat eager wings anew.
Une fois de plus, un grand merci à Dame Ólöf qui me permet de partager ici une perle trouvée sur sa belle île pas déserte, sur laquelle je vous conseille d'aller faire une récolte de jolis coquillages colorés : http://enezenn.canalblog.com/
mardi 17 janvier 2012
Amours adolescentes : Antigone
Aujourd'hui, l'envie m'est venue de rendre hommage à l'une des héroïnes de mon adolescence, Antigone, fille d’Oedipe. Voici deux extraits de la magnifique version de Jean Anouilh, bouleversante par la complexité qu'il introduit dans les enjeux psychologiques et moraux de l'opposition Antigone / Créon.
***
LA NOURRICE
D'où viens-tu ?
ANTIGONE
De me promener, nourrice. C'était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C'est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs.
LA NOURRICE
Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre pour voir si tu ne t'es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !
ANTIGONE
Le jardin dormait encore. Je l'ai surpris, nourrice. Je l'ai vu sans qu'il s'en doute. C'est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.
LA NOURRICE
Tu es sortie. J'ai été à la porte du fond, tu l'avais laissée entrebâillée.
ANTIGONE
Dans les champs c'était tout mouillé et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j'étais gênée parce que je savais bien que ce n'était pas moi qu'on attendait. Alors j'ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu'elle s'en aperçoive...
***
ANTIGONE
Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
CREON
Le tien et le mien, oui, imbécile !
ANTIGONE
Vous me dégoûtez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, - et que ce soit entier - ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.
CREON
Allez, commence, commence, comme ton père !
ANTIGONE
Comme mon père, oui ! Nous sommes de ceux qui posent les questions jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il ne reste vraiment plus la petite chance d'espoir vivante, la plus petite chance d'espoir à étrangler. Nous sommes de ceux qui lui sautent dessus quand ils le rencontrent, votre espoir, votre cher espoir, votre sale espoir !
Jean Anouilh, Antigone, éditions de la Table Ronde, 1946, p.13-15, p.94-95.
En complément, voici l'intéressante mise en musique adaptée de l'Antigone de Sophocle par Bertrand Cantat, Bernard Falaise, Pascal Humbert et Alexander MacSween, pour le spectacle Des femmes mis en scène par Wajdi Mouawad.
Le titre "Heureux sont ceux qui du malheur" est une adaptation du 2e stasimon de l'Antigone de Sophocle, et "Bury me now", création de Bertrand Cantat, correspond à l'emmurement d'Antigone.
Heureux sont ceux qui du malheur
Bury me now
Spectacle Des femmes : trilogie théâtrale mise en scène par Wajdi Mouawad à partir des pièces Les Trachiniennes, Antigone et Electre de Sophocle. Pour en savoir plus : www.wajdimouawad.frAlbum Choeurs tiré du spectacle, éditions Actes Sud, 2011.
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